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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 21:46

 

 

Une fiche de lecture en deux parties sur un documentaire de Mark Achbar, Jennifer Abbott et Joel Bakan, réalisé en 2003, et basé sur le livre de  Joel Bakan : The corporation, the pathological pursuit of profit and power (Les Multinationales, la recherche pathologique du profit et du pouvoir).

 Sa genèse remonte à une série de scandales concernant de grandes compagnies américaines (Worldcom, Enron, Andersen, Merrill Lynch, K-Mart, Tyco, Xerox...), révélant une absence totale de contrôles de leurs comptes et activités.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/4/43/Movie_poster_the_corporation.jpg

 

De 2003 à 2010, on peut se dire qu'il a coulé de l'eau sous les ponts, et s'interroger sur l'intérêt à porter à un tel documentaire. Mais force est de constater que 7 ans plus tard, les choses ont peu évolué...

 

Sa principale particularité est d'aborder l'entreprise comme un être vivant, par le biais de son statut de personne morale. Il donne la parole aux hommes et femmes qui la composent, et interpelle sur la responsabilité de ses impacts globaux.

 

La "compagnie", en tant que société par actions, est présentée à l'image de Frankenstein : une créature artificielle qui a subjugué et a échappé à ses créateurs.

Selon sa stricte définition, c'est une « forme de propriété commerciale. C'est un groupe d'individus qui poursuit ensemble toutes sortes d'objectifs, dont le principal est de faire des bénéfices importants, croissants, constants, en toute légalité pour les propriétaires de l'affaire. »

 

Noam Chomsky fait remonter son origine à celle de la société industrielle, en 1712.

Au départ, elle avait un mandat légal limité. C'était groupe de gens réunis en société pour accomplir une tâche précise. Aux USA, les premières sociétés devaient se plier aux chartes de l'Etat. Le montant du capital, le cadre (production, maintenance, distribution...) étaient fixés par une charte. Rien d'autre n'était possible à ces sociétés. Une société ne pouvait pas en posséder une autre, et les actionnaires étaient financièrement responsables.

Juridiquement, c'était un cadeau du peuple : le but était de servir le bien public. Cela ne veut pas pour autant dire que c'était paradisiaque...


La Guerre de Sécession a représenté un tournant majeur dans son évolution : augmentation du nombre de sociétés, banques et grosses industries, explosion du chemin de fer, aidé par l'allocation de terres par l'Etat.

Les avocats d'affaire ont commencé à pousser pour lever certaines contraintes, en s'appuyant notamment sur le 14e amendement de la constitution américaine.

Cet amendement avait été voté à la fin de la Guerre de Sécession, pour donner l'égalité des droits aux noirs : « Aucun état ne peut priver quiconque de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale ». Ayant auparavant réussi à faire reconnaître les sociétés comme des personnes morales, les avocats d'affaire se sont engouffrés dans la brèche. Entre 1890 et 1910, 307 affaires relevant du 14e amendement ont été portées devant les tribunaux. 288 concernaient des sociétés, 19 des afro-américains... (Pour mémoire, 600 000 personnes sont mortes pendant la guerre de Sécession).

 

Une personne morale :

- peut vendre et acheter des biens

- emprunter

- poursuivre en justice et être poursuivie

- faire des affaires

C'est aussi une personne dénuée de conscience morale. Une personne très particulière, créée par la loi pour ne s'occuper que de ses actionnaires mais pas de ses partenaires sociaux, tels que la communauté ou la population active.

Les « citoyens corporatifs » sont différents des humains. Ils n'ont pas d'âme à sauver ni de corps à incarcérer. Leur seul intérêt : les bénéfices.

 

De par la loi, la structure d'une entreprise lui donne une caractéristique étrange et dérangeante : elle l'oblige à placer les intérêts de ses actionnaires au dessus des autres intérêts. Elle doit juridiquement faire passer ses résultats financiers avant tout le reste, même du bien public.

Son seul objectif est le bénéfice à court terme des actionnaires. Ces derniers représentent pourtant une minorité au sein de l'humanité...

 

Une entreprise est d'autant plus rentable qu'elle fait payer ses factures par d'autres, d'où une plus grande influence sur la société civile. C'est ce qu'on appelle les externalités.

Une externalité est définie comme une transaction entre 2 personnes sur une 3e qui n'a rien consenti ni joué de rôle dans la transaction. En vue de réduire les coûts, les problèmes sont transférés vers des sous-traitants. Phénomène accéléré par la contrainte de résultats immédiats...

 

Le documentaire passe ensuite en revue un certain nombre d'études de cas concernant des «maux » infligés à d'autres, imputables aux industries, comme : licenciements, démantèlement de syndicats, incendie d'usines, produits dangereux, déchets nucléaires, émissions de CO2, pollution, produits chimiques, préjudices aux animaux, élevage industriel, expérimentations, préjudices à la biosphère...

 

 

Etude de personnalité


Au fil du documentaire, des exemples et interviews viennent illustrer chaque points sur un formulaire de « Diagnostic personnalisé des troubles mentaux » établi par l'OMS :

 

*Nous commençons par faire la connaissance de Michael Walker, membre de The fraser Institute, un « think tank » spécialisé dans les « solutions business », qui apporte son point de vue tout d'abord sur l'exploitation de la main d'oeuvre des pays pauvres. « Ils n'ont que leur main d'oeuvre bon marché à offrir : on leur achète, c'est bien pour eux ! On les sauve de la faim. » (Les auteurs du documentaire nous apprennent par ailleurs qu'une enquête américaine portant sur les conditions de travail des employés des usines Nike en Asie a révélé que leur salaire ne représentait qu'1/3 d'un pour cent du prix de vente des produits...).

 

[x] Indifférence flagrante aux sentiments d'autrui.

 

 

*Pour Michael Walker, une fois l'entreprise prospère, elle ne peut plus faire de profit, parce que les salaires ont augmenté. « On a épuisé le stock de désespérés ! Ils sont tous en bonne santé. Partons en chercher d'autres, et augmentons leur niveau de vie ! »

 

[x] Incapacité à maintenir des relations durable.

 

 

*A partir de 1940 sont arrivés sur le marché des produits chimiques de synthèse issus de la pétrochimie. Au fil du temps, des signaux d'alarme sur la dangerosité des certains produits sont apparus. On sait aujourd'hui que bon nombre provoquent cancers et autres troubles fumeux...

Bien que le sachant, les entreprises ont essayé de minimiser.

 

[x] Désintérêt criminel de la sécurité d'autrui.

 

 

*Monsanto connaissait, avant leur mise sur le marché, les effets secondaires du POSILAC et du RBGH (hormone synthétique qui augmente la production de lait) sur les vaches : infections des pis, atteintes du coeur, des poumons, des reins... Ils ont été déclarés sans danger par le gouvernement (le pus des abcès des pis se retrouvait dans le lait...).

 

Le POSILAC apparaît, de plus, comme une aberration dans un marché où le lait est déjà surproduit. Cette aberration amorce un cercle vicieux, puisqu'on traite les animaux aux antibiotiques, qui vont à la longue générer des bactéries plus résistantes.

 

[x] Impostures, mensonges répétés, et escroqueries pour faire du profit.

 

*Cas de l'agent orange, produit par Monsanto et utilisé lors de la guerre du Vietnam, qui a été réglé « à l'amiable » (80 millions de $) par Monsanto avec les GI's contaminés. Aucune indemnité versée en revanche aux populations locales, puisque Monsanto n'a jamais reconnu sa culpabilité...

 

[x] Incapacité à se sentir coupable.

 

 

*Création de systèmes destructeurs dans la quête du profit et de l'enrichissement. Les courtiers se moquent totalement de l'environnement : tout ce qui n'est pas une marchandise n'est pas pris en compte. Si le risque encouru est inférieur aux profits, le cas est réduit à une décision commerciale.

Sur cette base, on prélève littéralement un impôt sur les générations futures.

 

[x] Non respect des normes sociales liées aux comportements juridiques.

 

Arrivés au bas du formulaire de l'OMS, on apprend finalement que tous ces points sont constitutifs de ce qui permet de déterminer une pathologie de psychopathe...

 

Si on sait ce qu'il advient d'une personne physique diagnostiquée psychopathe, qu'en est il pour une personne morale ? Qui assume la responsabilité morale des actes énumérés ci-dessus ?

Une société n'a pas d'états d'âme, pas de valeur éthique, mais ceux qui la composent (employés, cadres, actionnaires...) ont des responsabilités morales. (Milton Friedman Prix Nobel d'Economie)

 

Responsabilité et Ethique

Un actionnaire, tout être pensant qu'il soit, se moque complètement de savoir comment agit la direction, ni des conditions de travail : il veut du $. Ce que confirme Sam Gibara, ex-PDG de Good Year, qui déclare avoir été déçu par ce poste, car derrière l'impression de pouvoir, il n'avait pas du tout les mains libres et était tenu par les actionnaires.

Une société ne pense pas. Ses dirigeants, oui. Retranchés derrière « les lois du capitalisme », ils se retrouvent en droit de créer une technologie destructrice, ou allant à l'encontre de la nature et de l'évolution (cas des semences qui ne produisent que des plants dont les grains stériles). Le bénéfice passant avant tout, la fin justifie les moyens, quels qu'ils soient.

Un courtier nous explique alors qu'à toute chose malheur est bon : les attentats du 11/09/2001 ont provoqué une montée en flèche des cours de l'or, et ceux du pétrole ont flambé avec la guerre en Irak. Pas d'éthique pour les marchés...

 

Privatisations

"La richesse n'est créée que si elle est privée". Pour certains, la privatisation devrait pouvoir s'appliquer jusqu'à l'eau, l'air... Qui sont des biens publics universels depuis la nuit des temps. Privatiser un bien public, c'est le soumettre à une tyrannie inattaquable.

Noam Chomsky explique que le domaine public peut se permettre d'être présent à perte sur certains marchés, en jonglant avec les bénéfices faits par ailleurs. Maintenir l'emploi pendant les récessions, permet de faire augmenter la demande et permet d'en sortir, là où une entreprise privée licencie et aggrave la situation.

Michael Walker nous explique que polluer l'environnement a maintenant un prix, avec les quotas de CO2, et autres gaz... Il pense que si tout avait un prix, la vie serait idyllique. Rendre privée la propriété de chaque cm² de la planète, chaque m3 d'air, d'eau, serait la solution à plein de problèmes, car l'intérêt de garder la terre propre appartiendrait à un groupe...

 

Influencer dès le berceau...

Au cours des trente dernières d'année, les enfants sont devenus une cible privilégiée de la publicité.

Dans une étude durant 3 semaines, on a demandé à un groupe de parents de noter le nombre de fois où leurs enfants les harcelaient pour un produit. Il en est ressorti que 20 à 40 % de leurs achats étaient dus aux harcèlements des enfants.

Cette étude était diligentée par une agence de publicité, pour augmenter l'efficacité des pubs...

Les consommateurs sont manipulables. Les vendeurs jouent sur la vulnérabilité des enfants. Si pour cela, il faut embaucher un psychologue, l'entreprise le fait. Considérés comme les consommateurs de demain, on crée un lien, et une fois adultes, « on les tient »...

Interviewée sur ce point, Lucy Hughes, (vice-présidente de Initiative Media, Co-createur de The Nag Factor) déclare « J'ignore si c'est moral, mais si on vend un produit de manière créative, par la voie d'un media, alors on a fait notre boulot ». Les gens doivent être transformés en consommateurs abrutis de produits dont ils n'ont pas besoin. Il faut leur inculquer une philosophie du futile.

 

...et plus tard

La manipulation mentale, via des méthodes éprouvées est là pour donner la foi en chaque entreprise, quelle que soit ses valeurs. Plus qu'un produit, la compagnie, via la publicité, en vient à vendre un mode de vie, à l' exemple des villages Disney, il y a construction d'une image dans le prolongement du produit.

 

De plus en plus loin...

Au début des années 80, le professeur Chakrabarty & General Electrique ont fait breveter un microbe mangeur d'hydrocarbures, sous l'argument de sa modification génétique. Après plusieurs renvois de la décision en appel (car le bureau des brevets refusait de breveter le vivant), le brevet a été accordé. Sept ans plus tard, ce même bureau des brevets autorisait, avec l'appui de la cour suprême, à tout breveter sauf l'humain. Aujourd'hui, des compagnies font breveter tous les gênes qu'elles trouvent... Aussi impensable que cela puisse paraître, au nom des lois du marché, on s'avance vers une appropriation totale des génomes de toutes les espèces vivantes par de grands groupes...

 

L'influence des compagnies sur les medias

L'émission « les enquêteurs », sur Fox News, s'est penché sur le cas du Posilac, révélant que tous le lait de vache produit en Floride était contaminé, et décortiquant toute la stratégie de Monsanto pour obtenir son autorisation de mise sur le marché. Après avoir reçu des menaces de poursuites des avocats de Monsanto, la chaîne a jugé le reportage trop compromettant, et a refusé de le diffuser.

Les journalistes ont protesté, et Monsanto a fait pression sur la chaine... Celle-ci a alors proposé aux journalistes de procéder à une première réécriture du reportage, supervisée par ses avocats, puis d'acheter leur silence, la destruction du reportage et leur départ... Elle finira par licencier les journalistes quelques mois plus tard, après 83 réécritures du reportage.

Un premier procès est gagné par les journalistes, et Fox News condamné à leur verser 425 000 $ de dommages et intérêts. Fox News fait appel est soutenue par 5 sociétés de média. 3 ans plus tard, je jugement est cassé : la cour jugeant que la falsification du reportage n'était pas illégale...

 

Collusions

En 2000, lorsque la Bolivie a demandé des fonds à la banque mondiale pour moderniser son système de distribution d'eau, celle-ci a donné son accord, sous réserve de privatisation du cette activité. Il en a résulté un accord entre le gouvernement et la compagnie de traitement des eaux prévoyant une interdiction totale (sous peine de poursuites) de d'utiliser une autre source d 'eau que celle distribuée (collecte de l'eau de pluie interdite !).

La révolte ne s'est pas fait attendre, donnant lieu à de nombreuses émeutes, notemment à Cochabamba. Sous la pression de la population, le gouvernement a plié et les lois ont été abrogées, mais la banque mondiale a obligé le pays à privatiser le pétrole, les chemins de fer, l'électricité, le téléphone...

 

Sont aussi abordés les troubles rapports entre les sociétés et les régimes totalitaires.

Beaucoup d'entreprises américaines ont participé à la reconstruction de l'Allemagne d'après la 1ere guerre mondiale, même pendant la montée du nazisme. Le Fanta, a ainsi été créé par Coca-Cola spécialement pour l'Allemagne nazie, de même qu' IBM a vendu des systèmes de cartes perforées qui ont été une pièce importante de la machinerie d'extermination mise en place alors. Chaque système devant être paramétré par un ingénieur, les cartes portant des mentions spécifiques étant imprimées exclusivement par IBM, et les machines révisées une fois par mois, l'entreprise ne pouvait pas ne pas savoir à quel utilisation étaient destinées ses machines.

 

Qui détient le pouvoir ?

Le général Smedley Butler, du corps des marines des Etats-Unis publie en 1935 « War is a racket », dans lequel il explique qu'au cours des ses 33 ans de carrière, avoir passé la majorité de son temps à jouer les gros bras pour le monde des affaires, Wall Street, les banques, sucreries, compagnies fruitières (Mexique, Haiti, Nicaragua, Republique Dominicaine, Honduras, Chine...)

 

Dans les années 30, le président Roosevelt a voulu durcir la réglementation des compagnies, afin de lever des fonds et remédier à la grande dépression consécutive au krach de 1929. Le new deal n'a pas fait l'unanimité parmi les industriels, dont certains, en 1934 ont tenté un complot pour renverser Roosevelt. Dénoncé par Butler, le complot sera confirmé par une enquête du congrès. Selon lui, des représentants de firmes comme Good Year, JP Morgan, et DuPont étaient impliquées...

 

Aujourd'hui, de tels moyens ne sont plus de mise : de par l'envergure internationale des plus puissantes sociétés, les gouvernements n'ont plus la main sur elles. Le capitalisme commande désormais les hautes sphères du pouvoir, et a, sur bien des aspects, supplanté les politiciens.

Aux USA, les moyens gouvernementaux comme les services de renseignement, sont mis à la disposition des grands groupes.

 

Le reportage -heureusement- ne se borne pas à dresser le portrait d'un Frankenstein incontrôlable et invincible. Le documentaire prend une tournure plus optimiste, et la seconde partie présente des exemples qui donnent des raisons de ne pas sombrer dans le pessimisme.

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